Région Auvergne

Jean-Michel
Je suis un alcoolique "heureux, joyeux et libre"

Bonjour, je suis alcoolique et je vais vous raconter dans ces lignes ce que j'étais, ce que je suis devenu, et comment je suis maintenant grâce à l'association des Alcooliques Anonymes.

Je vais bientôt fêter mes 45 ans. De si loin que je me souvienne j'ai du boire mon premier verre d'alcool vers les 17 ans. Oh! Certes, ce n'est certainement pas le goût que j'ai aimé lorsque j'ai mis ce produit dans ma bouche pour la première fois. Mais par contre au bout de 2 ou 3 verres l'effet a été magique dans mon esprit. Dans mes souvenirs ce que je me rappelle de moi adolescent, c'était un garçon simple, un peu solitaire, un peu timide, comme par hasard déjà très intrigué par cet univers décrit dans certains textes de chansons interprétées par des chanteurs à la vie quelque peu tumultueuse. Non seulement avec ces deux ou trois verres je découvris un petit peu le sens exact de ces paroles mais en plus je les vivais. Finie la timidité, finie la solitude, mais aussi au fil des verres finie la simplicité. Mes amis de l'époque et la fille que je fréquentais eux aussi buvaient de temps en temps mais souvent ils s'arrêtaient bien avant moi. J'aimais tellement ça que bien vite les liqueurs fruitées et la bière, qui ne font pas faire la grimace, ont été remplacée par des alcools de plus en plus forts pour une recherche d'effets de plus en plus violents.

Je pense qu'à ce stade de mon récit j'étais déjà rentré dans le monde d'une maladie terrible: l'alcoolisme. J'ai quitté le cocon familial en 1990 juste après mon service militaire ou en plus de l'alcool bien sûr j'ai découvert mes premières drogues. Je suis parti dans une ville voisine de ma ville natale pour me rapprocher de la fille que je fréquentais mais elle habitait toujours chez ses parents pour ses études et passait le week-end avec moi dans mon petit studio de 20 m². Avec elle le week-end, on buvait mais elle s'arrêtait toujours avant moi prétextant qu'elle avait la tête qui tournait. Au contraire, c'est cela que j'aimais que je recherchais et que je voulais en priorité.

Pour payer le petit loyer je faisais de petits boulots d'intérim et le soir en semaine lorsque j'entrais seul chez moi je commençais par me payer un bon apéro puis je descendais au bar où j'avais trouvé qu'acheter directement une bouteille de whisky me coûtait moins cher que de consommer mon alcool verres par verres. En même pas six mois j'avais torpillé toutes les économies que mes parents avaient faites et placées sur un petit livret A qu'ils m'ont donné quand j'ai pris mon envol.

J'ai connu aussi à cette époque les joies du découvert bancaire et fut radié manu militari de ma première  banque. Ce n'était pas grave, plutôt que de retourner chez mes parents chose que mon orgueil déjà bien affûté par l'alcool me refusait, je suis allé frapper à la porte de mes grands-parents qui furent ravis d'accueillir leur petit-fils dans la "détresse"…

Mes petits boulots d'intérim m'ont permis de travailler dans une grosse entreprise de la région, ou j'aurais du être embauché, mais le seul problème était qu'il fallait prendre le travail à 7h18 je crois me rappeler. En faisant la fête une bonne partie de la nuit, je pouvais me le permettre. Je n'avais plus de loyer à payer. J'ai essayé de prendre le travail à 7h30 une fois, deux fois, sauf qu'à la troisième c'est mon chef d'équipe qui m'a accueilli à la barrière et qui m'a gentiment demandé de rentrer chez moi et d'aller dormir.

Pas grave, j'ai continué les petits boulots, la fête, l'alcool, les drogues.

Le premier gros changement dans ma vie a été de trouver un vrai boulot. Je suis rentré dans un laboratoire. Pour protéger le personnel de ce centre je vous dirais juste que je suis arrivé dans un univers incroyablement excitant. La première chose que l'on m'a dit et que l'on m'a montré, c'était le frigo, rempli de bières, de bouteilles de champagne et de whisky. " Tu peux en boire un petit peu de temps en temps si tu veux " m'a dit mon patron lors de mon premier jour de travail. Génial ! Je me plaisais dans ce travail, petit pétard dans la journée, arrosé de quelques verres d'alcool, de grosses rasades de café, j'étais gonflé à bloc. Ce pourquoi on m'avait embauché ne m'a bien vite plus suffit. J'ai du temps de libre et je dis à mon patron que " je peux faire un peu d'entretien des locaux si vous voulez contre quelques euros en plus sur la feuille de paye". Mon patron avait tiré le bon numéro, surtout que ça a continué. Je me suis mis à m'intéresser au matériel médical, que j'ai vite maîtrisé, puis toujours pas rassasié je me suis rapproché d'une autre spécialité du centre qui sans le savoir allait causer ma perte. J'ai découvert la drogue dure, par mes propres expériences, pas à pas, un peu d'alcool plus une goutte, encore de l'alcool plus deux gouttes, alcool et encore plus de gouttes, en quelques mois je suis devenu dépendant. Mais c'était magique, j'étais un surhomme, je maîtrisais tout, on me prenait en exemple, on parlait de moi, j'allais de plus en plus vite dans mon travail, trop trop vite !

Première cure de sevrage, je voulais bien que l'on me soigne pour la drogue, mais à chaque fois que l'on prononçait le mot alcool, je niais en bloc: je n'étais pas alcoolique, surtout pas! Mon père lui oui, il l'était devenu. D'ailleurs il a commencé à boire ses premiers verres en même temps que moi. Mon gros problème de l'époque était surtout " la dépression ". Je rentrais chez moi nickel, mais au bout d'une ou deux semaines je reprenais un verre, puis deux, le travail, et c'était reparti de plus belle. Alcool, drogue, dépression, retour à l'hôpital.

Deuxième cure de sevrage, rien de différent de la première, je venais toujours pour la drogue si vous voulez, pour la dépression ça c'est sûr, mais certainement pas pour l'alcool. Nouveau retour à la maison nouveaux échecs, retour à l'hôpital.

Troisième cure de sevrage, à la différence que je l'ai faite dans un centre que je connaissais pas, et là ils m'ont bien eu : ils m'ont fait souffler lorsque je rentrais de permission le week-end. Je ne vous dis pas le résultat de l'alcootest. Pas grave, j'ai signé une décharge, je suis rentré à la maison. Mon orgueil  était touché au vif!

Mais la les choses ont changé, mon employeur bien embêté par mon état de santé de plus en plus inquiétant (je tremblais de tout mon corps, l'alcool et les drogues ne suffisaient plus à me calmer, je n'arrivais quasiment plus à marcher et à parler) engagea une procédure de licenciement pour inaptitude médicale. Et c'en était fini de la belle aventure. Je me suis retrouvé de nouveau dans la vraie vie, sans les drogues, et toujours avec mon ami l'alcool. J'ai réappris un nouveau métier que j'exerce toujours à ce jour. Mais il y avait un problème, l'alcool, toujours plus d'alcool, dès le matin et jusque tard dans la nuit, je n'avais plus de drogues alors je compensais par ce que je connaissais le mieux.

Ce fut à ce stade de ma vie qu'arriva un deuxième événement majeur. Un soir à cause de trop d'alcool, d'antidépresseurs, et autres médicaments j'ai fait une crise de démence à la maison. Cette fille avec qui je sortais, qui était devenue ma femme et m'avait donné quelques années auparavant deux beaux enfants, a eu très peur ce soir-là. J'ai tout cassé à la maison et j'ai bien failli la frapper. Ce soir-là elle m'a sauvé la vie: elle a appelé les flics...

C'est dans cette cellule de garde à vue que je me suis dit pour la première fois de ma vie: je suis alcoolique, je ne m'en sortirais jamais tout seul, il faut que je demande de l'aide. J'ai pensé à mon père à qui quelques années auparavant j'avais proposé l'aide d'une association d'anciens buveurs, les Alcooliques Anonymes par exemple. Il avait refusé et l'alcool l'a emporté quelques mois plus tard… Moi j'ai décidé de le faire,  j'ai appelé les Alcooliques Anonymes de retour à la maison.

C'est à ce stade de mon histoire que ma vraie vie commence. J'étais prêt, j'étais descendu assez bas pour accepter de demander de l'aide. Les Alcooliques Anonymes me l'on donnée, dès les premières minutes dans cette salle de réunion. Ce soir-là ce fut une révélation. Je ne buvais plus depuis une quinzaine de jours, j'étais en manque, mais le soir de cette première réunion rentrant chez moi j'avais le cœur rempli d'espoir. Ce fut ce soir-là que me fut révélé le message des Alcooliques Anonymes par le biais de ses alcooliques abstinents autour de la table. "Ce n'est pas la peine de penser à demain ce qui compte c'est que aujourd'hui tu te couches sans avoir pris ce premier verre ", " tu n'es pas responsable de ton état, l'alcoolisme est une maladie ", " c'est la maladie des émotions, et ce que l'on fait en réunion c'est d'apprendre à les gérer ", " ce qui s'est passé hier tu n'y peux rien, ce qui se passera demain tu ne sais pas, le seul jour qu'il y a d'important pour toi c'est aujourd'hui "...

Ils étaient nombreux à me dire ça, tous d'accord, et en plus il le disaient avec le sourire et souvent en rigolant d'eux-mêmes ! Dans quoi j'avais mis les pieds ? Comment j'avais pas connu ça plus tôt ? Je n'étais sans doute pas près à venir voir les Alcooliques Anonymes plus tôt. S'en est suivi mes premières 24 heures dans l'abstinence grâce aux Alcooliques Anonymes. Je pensais à l'alcool toute la journée pendant le boulot, mais chose étrange le seul moment où je n'étais pas dans cette obsession, c'était le soir autour des tables en réunion des Alcooliques Anonymes. Je ressortais apaisé, serein, et bien armé pour la journée du lendemain. J'ai fait trois mois, six mois, et enfin 365 jours d'abstinence. C'était magnifique, je revivais, ma femme et mes enfants revivaient, tout allait bien dans ma vie. Il faut dire que je m'en donnais les moyens, j'allais en réunion quasiment tous les soirs.

Et la vie normale a repris son cours, ses petits tracas, des joies, des peines, que j'essayais de gérer un jour à la fois jusqu'à ce que je rencontre un problème dans mon travail. Cette difficulté j'en parlais autour des tables mais j'en gardais aussi beaucoup dans ma tête. Au fil des jours et des semaines j'ai espacé les réunions, tous mes nouveaux amis qui m'avaient donné leur numéro de téléphone devinaient bien que quelque chose n'allait pas. Je les appelais moins souvent, je ne répondais pas quelquefois, et malgré mon air soucieux " tout allait bien " quand je venais en réunion. Ce qui devait arriver arriva, un dimanche je suis retourné de nouveau au bar, j'ai rejoué aux courses, chose que je n'avais plus fait depuis le début de mon abstinence. Tout s'est bien passé. J'ai bu du café. Sauf que le week-end suivant, j'ai rejoué et j'ai bu un petit verre de bière. Le soir même j'étais ivre. Rien n'était différent par rapport à la dernière fois que j'avais consommé un verre d'alcool un an et demi auparavant. Mis à part la culpabilité. J'avais rechuté. C'était la première fois que je "rechutais" dans l'alcool.

C'était surtout la première fois que je reprenais ce premier verre sur lequel j'avais tant écouté et tant partagé lors des réunions des Alcooliques Anonymes. Ma vie avait rebasculée, je refaisais de nouveau de la dépression, je ne croyais plus en rien, je ne m'aimais plus, je ne supportais plus rien. J'avais honte, j'étais en colère après mon patron qui était la cause de tout cela. Ce n'était pas ce premier verre qui en était la cause, c'était les autres. Mais par contre ma maladie elle était bien présente, moi qui me croyais guéri. J'avais bien admis que j'étais impuissant devant l'alcool comme le dit la première étape du programme de rétablissement des alcooliques anonymes mais je n'avais rien fait contre le fait que j'avais perdu tout au long de ces années d'alcoolisation, la maîtrise de ma vie. Je croyais que le fait d'arrêter de boire suffirait à réparer un bonhomme que l'alcool a mis des années à façonner à son image. J'ai mis de longues années à comprendre ça! L'alcool avait fait de moi quelqu'un de totalement différent. Quelqu'un qui ne sait plus gérer ses émotions, quelqu'un que le moindre petit truc peut mettre dans une colère terrible, quelqu'un qu'une joie intense peut déstabiliser complètement au point d'avoir envie de boire, quelqu'un qui veut tout faire à la perfection et qui ne s'accorde pas le moindre droit à l'erreur, quelqu'un qui a "de graves désordres émotifs et mentaux".

Cette rechute a duré de longues années, j'étais devenu un" abstinent cyclique", un mois, six mois, deux semaines, et je reprenais un verre. J'ai eu de la chance, il ne m'est rien arrivé de grave, du moins de trop grave lors de ces rechutes. Mais par contre au fil des années l'alcool a continué lui à me façonner tel qu'il concevait. Toujours dépressif j'ai commencé des tentatives de suicide, au début toujours sous l'effet de l'alcool, de plus en plus graves, de plus en plus près du but. Mais ce qui m'a sauvé c'est que je retournais toujours en réunion des Alcooliques Anonymes lorsque j'arrivais à poser mon verre pour une journée. Je me ressourçais je reprenais des forces, mais je rechutais. Ma dernière folie dans l'alcool fut d'avaler je ne sais combien de cachets arrosés d'alcool et surtout de produits de jardinage pour en finir. Après trois jours de comas aux urgences et un lavage d'estomac on m'a proposé de retourner à l'hôpital pour me soigner. Ce fut la première fois que je suis allé à l'hôpital pour mon problème d'alcool. Mais la il s'est passé quelque chose que j'étais loin d'imaginer: tout allait bien, on me soignait bien, je me sentais mieux, et un soir l'idée de prendre mes baskets et d'aller me jeter du viaduc tout proche ma accaparée tout l'esprit. Mais que se passait -il ? Je n'avais pas bu, pas pris de drogue, et je voulais me foutre en l'air!  Je n'avais d'un seul coup plus aucune confiance en moi. D'un seul coup j'étais seul avec mon mal-être. Je suis allé voir une infirmière pour lui expliquer ce qui ce passait. Je lui ai dit que je ne voulais pas sortir pour ma permission, que j'avais peur, que je n'avais plus du tout confiance en moi. Dans ma chambre j'avais de la littérature des alcooliques anonymes que j'ai lue et relue jusqu'à comprendre ce qui m'arrivait. J'avais perdu la maîtrise de ma vie. Je n'avais même plus besoin de l'alcool pour me rendre fou. J'ai pris une grosse claque mais ce fut pour la bonne cause. Depuis ce jour mon esprit s'est éclairci. Depuis ce jour j'ai peur de ce premier verre et j'ai décidé de tout faire pour le tenir le plus loin de moi.

Tout ceci les alcooliques anonymes me l'avaient dit, tout ceci était écrit dans la littérature des Alcooliques Anonymes, tout ceci des amis membres des alcooliques anonymes l'avait vécu et partagé autour des tables, mais tout ceci je ne l'ai compris que lorsque j'ai été prêt à prendre certaines mesures pour tout changer dans ma vie, dans ma tête, dans ma façon de penser, dans ma façon de me rétablir. Les Alcooliques Anonymes m'avait tout donné à la première réunion il y a 10 ans de ça. J'étais pas prêt à tout entendre, à tout essayer pour sauver ma peau. J'avais arrêté de boire et je continuais allègrement à penser et à agir comme quand je buvais. Les Alcooliques Anonymes ont toujours été là, ils m'ont aimé, fait confiance, proposé du service dans l'association, mais il y a une chose qu'ils ne pouvaient pas me donner, c'était de bien vouloir essayer le programme de rétablissement des alcooliques anonymes et tous ses outils, un jour à la fois!

Et vous me direz: comment suis-je maintenant ? Je suis un alcoolique "heureux, joyeux et libre"

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